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Les nouvelles obligations de moyens de l’expert d’art

Après avoir rappelé que l’expert en art ne peut plus aujourd’hui faire une expertise sans recourir des moyens scientifiques, l’auteur présente une succession de tableaux résumant les techniques d’examen et d’analyse actuellement disponibles, examens de surface et des structures internes, analyse de surface et des structures internes, datation.

La Revue Experts n° 41 – 12/1998 ©  Revue Experts

 

S’il est une discipline où l’expert est loin d’être infaillible, c’est bien dans le domaine de l’Art où les époques, les styles, les particularismes de chaque artiste suscitent toujours de nombreuses batailles d’experts.

Les sommes engagées lors d’une transaction étant souvent très importantes, il devient de plus en plus fréquent que l’expert en objets d’art motive son avis à l’aide d’examens scientifiques. Ceci est d’autant plus nécessaire, comme l’a récemment rappelé la crise de 1990 dont le monde de l’art se remet à peine, qu’il ne suffit plus d’obtenir l’aval de l’expert attitré d’un auteur présumé pour être garanti d’une authenticité “ad vitam æternam”.

Je ne citerai qu’un exemple parmi les plus éloquents ; celui d’un tableau attribué à un peintre renommé et vendu comme tel, dont la paternité fut contestée huit ans plus tard.

Acquis en salle des ventes en 1985, le tableau fut à nouveau présenté sur le marché en 1993 mais son attribution fut refusée par les experts malgré la signature.

D’importants frais furent engagés dans la procédure en annulation de la vente de 1985, pour erreur sur les qualités substantielles de la chose et dol.

L’expert judiciaire nommé départagea les parties grâce à un examen sous rayonnements électro-magnétique. Il apporta la preuve formelle par réflectographie dans le spectre des infrarouges invisibles de 800 à 2 200 nm qu’il existait une signature cachée sous un surpeint. Les examens dans le spectre des ultraviolets visibles de 350 à 400 nm, quant à eux, révélèrent que la signature apparente avait été rapportée une vingtaine d’années auparavant.

Si la fausse signature d’un grand maître justifiait un prix élevé, la vraie rendit son authenticité au tableau et décota sa valeur financière de 80 %.

Les premiers examens scientifiques sur les objets d’art datent du début du XXème siècle. Ils furent réalisés sur des tableaux. Ils consistaient en l’observation des patines et des couches picturales, à l’aide des moyens de l’époque : microscope optique, lampe de Wood (fluorescence UV dans le spectre des rayonnements visibles) et déjà la radiographie (tableaux et objets traversés par rayons X).

Dans les années 1960, la réflectographie UV et IR commença à être utilisée sur les tableaux, mais c’est surtout dans les années 1970, grâce au développement des nouvelles techniques d’investigation comme la datation par Carbone 14, la Dendrochronologie, la Microscopie Électronique Analytique à Balayage, la Micro fluorescence, la Spectrométrie, etc., que les examens scientifiques contribuèrent à une meilleure appréhension des objets d’art.

Enfin les années 1980 accueillirent de nouvelles technologies comme la Tomographie (scanner), la Résonance Magnétique Nucléaire (IRM), l’accélérateur de particules du L.R.M.L. (A.G.L.A.E.) et la Spectrométrie d’émissions dans le visible et dans l’UV (RAFLAR) du laboratoire de la Police Scientifique. Cette liste n’est pas exhaustive et s’accroît de jour en jour.

Après les essais expérimentaux de quelques pionniers, c’est le laboratoire du Musée du Louvre, créé en 1931, qui mit au point ces techniques d’investigation. Sous l’impulsion énergique de Madeleine Hours avec l’appui d’ André Malraux, il se développa au Pavillon de Flore. Devenu Laboratoire de Recherches des Musées de France, ayant comme devise “ la science au service de l’Art ”, il répond aux interrogations des fonctionnaires de la Culture ; conservateurs, restaurateurs, historiens et scientifiques.

La forte demande interne des Musées isole le L.R.M.F. de tous contacts avec le domaine privé. Seules quelques missions d’expertise peuvent lui être confiées mais elles restent très sporadiques.

Bien que le L.R.M.F. soit hermétique aux expertises privées, ses chercheurs ne cessent de faire paraître leurs travaux dans des revues de vulgarisation pour “grand public”. Il n’est plus de découverte importante qui ne soit publiée sans y adjoindre les examens. Est-il encore concevable que les examens ne soient bénéfiques qu’aux objets entrant dans les Musées et que lors de transactions privées, seul l’œil de l’expert suffise ?…

Les professionnels du marché de l’art ne peuvent plus continuer à ignorer l’apport des examens scientifiques.

A cet égard, il est intéressant de noter l’initiative d’un grand antiquaire vénitien qui expose actuellement, entre radiographies et coupes microscopiques, un superbe tableau du Titien, récemment retrouvé. Les photographies de ces analyses offrent au visiteur la possibilité de pénétrer tous les secrets de l’œuvre et à l’expert de vérifier la main du maître et sa technique picturale. Cette démarche spontanée est significative : elle manifeste l’intérêt de chacun à se référer aux examens scientifiques pour mieux appréhender la qualité d’une œuvre d’art.

L’expert judiciaire qui doit arbitrer deux thèses opposées, apporte des preuves irréfutables par le biais de ces examens. Les vérifications des signatures et l’emplacement des restaurations s’observent sous réflectographie IR, UV, et fluorescence UV. Elles offrent respectivement les possibilités de voir les dessins préparatoires, de distinguer les repeints anciens et récents et d’en apporter les preuves matérielles par photographies. Elles motivent l’avis de l’expert et aident le magistrat à juger.

Les résultats de ses recherches permettent de constituer progressivement des banques de données, à travers le monde, qui permettront à leur tour de classer les œuvres par époque, ateliers ou artistes.

L’expertise scientifique ne peut répondre à toutes les attentes. Cependant, elle s’impose de plus en plus dans certains secteurs très précis comme : la datation des céramiques par thermoluminescence, l’observation des préparations et couches picturales des tableaux par radiographies, l’analyse des pigments par microsonde (MEB). Les tests de thermoluminescence sont aujourd’hui si courants qu’aucune sculpture chinoise, par exemple, ne se négocie sans son certificat.

En 1992, lors de la campagne de restauration d’une grande nativité exposée dans la cathédrale de Soissons on découvrit, par radiographie, deux blasons masqués sous la Révolution. Ces examens préliminaires dont la pratique est devenue systématique, avant toute intervention sur les objets classés par les Monuments Historiques, ont permis aux inspecteurs d’attribuer avec assurance ce tableau à Rubens.

Ces exemples nous conduisent à une évidence : à l’aube du troisième millénaire, l’expert ne peut plus donner son avis sans recourir aux moyens scientifiques et les joindre à son rapport.

Trop de marchands irréductibles refusent de remettre en cause trente ans de transactions passés, et invoquent leur don de clairvoyance – ce sixième sens – qui, sous couvert de leur expérience, leurs permet de “sentir” l’authenticité d’une œuvre d’art. Poussés dans leurs retranchements, ils invoquent le coût démesuré des examens, alors que le premier prix est de 1 200 F environ pour les radiographies et 800 F pour une fluorescence UV. Pourquoi les éviter et risquer des procédures longues et onéreuses ?

L’expert ne se limite pas à trancher le vrai du faux et à donner une estimation à l’objet d’art. En effet, ses avis sont le résultat d’investigations historiques, stylistiques, techniques et économiques, qu’il convient de récolter et de développer auparavant : l’expertise moderne participe à une meilleure connaissance de l’objet. Elle s’appuie donc sur un dossier développant ces quatre points. Le volet technique doit permettre de connaître son état matériel, s’il doit ou non être restauré, qu’elles ont été ses restaurations antérieures, mais aussi de faire progresser l’Histoire en s’appuyant sur la science des matériaux constitutifs.

L’analyse d’un tableau favorise un vocabulaire précis. Le terme “restauration d’usage”, si pratique, est galvaudé : il masque souvent une restauration très importante. Toute vente d’un tableau restauré devrait être accompagnée systématiquement de clichés photographiques sous fluorescence UV et radiographies X localisant très précisément les principales retouches et lacunes.

En cas de défaillance, la responsabilité de l’expert peut être engagée s’il n’a pas fait appel aux moyens habituels dont dispose la profession. Cette obligation de moyens sera déterminante pour les prochaines décennies.

 

 

Techniques d’examen et d’analyse(*)

Examens de surface

Technique

Procédé

Applications

Loupe binoculaire

Vue stéréoscopique conservant le relief avec des grossissements de 1 à 100.
L’éclairage est souvent externe, directionnel avec des fibres optiques.
État de conservation : altération (corrosion, restauration, craquelures)
Techniques de fabrication : assemblages, mises en forme, coups d’outils.
Constat de l’état de surface : bulles, inclusions, colorants, homogénéité ou hétérogénéité.

Microscopie optique

Vision agrandie de surface ou interne par prélèvement microscopique X100 à X1000. Observation de surface de peintures, de bois, de métaux, de pierre pour apprécier les porosités, les dégradations.

Lumière oblique ou rasante

Une source lumineuse directionnelle orientée selon le plan de surface améliore la lisibilité du relief à partir des ombres portées. Etude des traces d’outils à la fabrication. Dépistage des restaurations artisanales, des faux…
Pierre, granulométrie.
Fer, martelage.
Inscriptions en creux.
Craquelures, déformations de surface.

Fluorescence sous éclairage U.V.

Une source lumineuse à vapeurs de mercure, qui émet un rayonnement U.V., provoque des phénomènes de fluorescence. Le rayonnement U.V. localise l’hétérogénéité de la surface éclairée et dévoile les restaurations (très utilisé dans l’analyse des peintures, mais également pour les vernis en ébénisterie).
Elle différencie certains matériaux comme :
la gomme laque, le pourpourpre antique, les rubis et les grenats.

Photographie et réflectographie infra-rouge

Certaines substances sont plus transparentes au rayonnement proche IR qu’au visible.
Ce rayonnement permet d’explorer, sur film photo ou sur l’écran d’un moniteur, les couches sous-jacentes à l’épiderme des matériaux.
Lecture de marques et inscriptions effacées sur parchemin, céramiques, bois, pierre, peinture et toile.

Examens des structures internes

Technique

Procédé

Applications

Endoscopie macro et microscopique

Observation frontale, latérale et oblique par introduction de fibres optiques souples ou rigides à l’intérieur d’un objet. Étude des techniques de fabrication des objets creux.
Bronzes : présence de noyaux, localisation d’armatures, d’inserts,…
Bois : méthode d’assemblage.
Céramiques : fissures, stries.
Fer : état d’oxydation.
Pierre : état des fissures, des joints…

Radiographie X

La longueur d’onde des rayons X conditionne leur pénétration. L’absorption dépend à la fois de la nature des matériaux, de leur volume, de leur densité et numéro atomique.
Les rayons X qui ont transpercé l’objet sont inscrits en blanc sur un film.
Peinture :
Technique picturale (esquisse, repentirs, changement de composition, surcharges, surpeints).
État de conservation du support et de la couche picturale
Objets :
Identification des différentes parties
Techniques de fabrication
Etat de conservation.

Tomographie (scanner)

– Objets non métalliques –
L’objet est placé sur une table mobile. Un tube à rayons X pivote autour et produit des coupes rapprochées (over lap) ou distantes.
Les indications sont enregistrées par l’ordinateur qui reconstruit, à partir de données numériques, une image en 2, voire 3 dimensions.
Observations internes très localisées dans l’espace
Reconstruction de parties disparues ou à enlever
Regard intérieur non destructif qui permet, entre autres de découvrir des pièces rapportées non visibles de l’extérieur.

Analyses de surface

Technique

Procédé

Applications

Micro-fluorescence X

Excitée superficiellement à l’air par un rayonnement X, la matière émet un rayonnement X secondaire caractéristique de sa composition élémentaire.
Les analyses sont ponctuelles, non destructives, immédiates et se lisent sur un spectre issu de l’ordinateur.
Analyses de surface de tous les métaux, matériaux organiques, en verre, pigments, etc.

Spectrométrie d’émission dans le visible (1) et dans l’U.V. (2) (RAFLAR)

Excitée à l’air par une décharge électrique (1) ou par un rayonnement laser (2), la couche superficielle du métal émet un spectre caractéristique de sa composition élémentaire. Les analyses sont ponctuelles, panoramiques, immédiates. Analyse des métaux de toute forme et de toute dimension sur des plages millimétriques. Donne la composition des alliages, soudures, etc.

Analyses des structures internes

Technique

Procédé

Applications

Spectrométrie d’absorption infra-rouge

Excitées par un spectre continu, les liaisons interatomiques d’une molécule absorbent sélectivement les photons d’énergie équivalente aux transitions énergétiques de vibrations. Identification des liants organiques (cires, résines, polymères), des composés inorganiques, carbonates, sulfates, des produits de corrosion.

Microscopie électronique à balayage

Excitées sous vide par des électrons, la matière émet un rayonnement X permettant d’identifier la composition élémentaire de grains micrométriques. Identification de tous les éléments, même sous forme de race. Etude des provenances, conservation, authentification.

Méthodes de datation

Technique

Procédé

Applications

Dendrochronologie

Datation des bois au moyen de l’observation des cernes annuels.
Les arbres, soumis à des conditions climatiques propres à une région, donnent une réponse identique inscrite dans la largeur des cernes annuels. S’inscrivent alors des séquences de cernes caractéristiques qui permettent de dater par comparaison avec des éléments de référence.
Datation de certains bois.

Carbone 14

Lorsqu’un organisme meurt, le carbone 14 qu’il renferme commence à se distinguer, alors que sa teneur en carbone 12 reste stable.
La moitié du carbone 14 disparaît tous les 5 568 ans.
Datation des éléments organique antiques :
bois, charbons, tissus, etc.

Thermoluminescence

Les radioéléments naturels (uranium, thorium et potassium) présents dans les roches, modifient les niveaux énergétiques des électrons.
Par chauffage à 500 ° C, ces électrons libèrent de l’énergie sous forme de lumière qu’il convient de mesurer.
Depuis sa cuisson, une céramique accumule une dose due à l’irradiation naturelle. La recuisson en laboratoire d’un prélèvement en poudre permet de mesurer la durée d’irradiation à partir de la quantité de lumière émise.
Datation des terres cuites, tuiles, céramiques,
du noyau en argile des bronzes creux,
sous certaines réserves.

Spectrographie moléculaire à Infrarouge

Chaque molécule est formée d’atomes qui, irradiés, vibrent à une fréquence connue.
En plaçant une très petite quantité de bois d’un arbre à peine coupé dans un spectromètre, on enregistre les vibrations des atomes de chaque composant.
La décomposition des molécules en cours des siècles est stockée et comparée aux couches de référence.
Datation de tous bois, européens et africains (exotiques).
Marge d’erreur de +/- 10 ans.

(*) Tableaux publiés dans “L’Estampille – L’objet d’art” : comment faire analyser scientifiquement une œuvre d’art ? (N° 268 – avril 1993).


Nativité, RUBENS, récemment attribuée grâce aux blasons masqués apparaissant sous IR et aux rayons X.
État après restauration.

Faux Autoportrait, A. DüRER, avec tests de dégagement
du tableau sous-jacent, apparaissant aux Rayons X.
La réflectographie révèle le dessin.

Faux Autoportrait, A. DüRER
Radiographie sous laquelle on découvre
le Massacre des dix milles.

Faux Autoportrait, A. DüRER. Détail du dessin sous Infrarouges.

Le consolateur, A. CORNET, sous lumière ultraviolette. La fluorescence dévoile une restauration consécutive
au mauvais stockage de la toile démontée du châssis et repliée sur elle-même.

Le consolateur, A. CORNET, examen sous lumière
ultraviolette de la signature qui apparaît dans une zone
d’origine, non retouchée.

Allégorie des Arts,
huile sur bois apparemment en parfait état.

Allégorie des Arts sous lumière ultraviolette,
la fluorescence révèle, en tâches violettes, les restaurations.

Paysage, RUYSDAEL
La radiographie permet de voir un autre paysage du même auteur sous celui visible à l’œil nu.

Paysage, RUYSDAEL, huile sur toile avant restauration.

 

© Revue Experts

 

Les Echos – 9 juin 2011

Art : Comment détecter les faux – Interview de Gilles Perrault

Picasso, Rodin, Giacometti… tous les grands artistes sont contrefaits. « Les faux infestent tout l’art », explique Gilles Perrault. Et pour protéger notre patrimoine, estime cet expert en objets d’art, il est essentiel de les détecter. De la datation au carbone 14 à l’ examen aux rayons X, les moyens scientifiques sont multiples pour prouver qu’une œuvre est contrefaite.

 


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