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Conservation, restauration et modifications abusives du mobilier

La restauration du mobilier, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, est différente de celle pratiquée au siècle précédent et plus encore aux siècles antérieurs. À travers un bref historique, l’auteur retrace l’évolution des mentalités, ses causes et conséquences.

La revue Experts n° 56 – 09/2002 © Revue Experts

 

La notion de restauration des objets d’art a considérablement évolué au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Dans le domaine du mobilier que nous allons aborder, les règles actuelles vont aider l’expert et le magistrat pour le dénouement de certains conflits. Les interventions courantes réalisées au XVIIe ou au XIXe siècle ne sont aujourd’hui plus envisageables et seraient réprimandées.

Suite de six fauteuils en bois naturel attribués à Jean Avisse vendue à Monaco le 13 décembre 1997 par la maison de vente Sotheby’s. À l’origine recouverts d’apprêt (à la colle de peau et de blanc de meudon), ces fauteuils ont été décapés dans la seconde partie du XIXe siècle.

 

Le «droit d’auteur» inaliénable des artistes influence la restauration des objets d’art. Qui aujourd’hui a le droit de modifier, pour «l’embellir» à son goût, un meuble du XVIIIe siècle ? Ce concept allié à la recherche croissante de la vérité historique tend à supprimer les interventions de modification dans les restaurations et les remises à neuf où l’on n’hésitait pas à changer les parures de bronzes d’une commode ou à relaquer un secrétaire écaillé.

L’idée d’une intervention minimaliste du restaurateur, telle qu’elle est pratiquée sur les œuvres d’arts majeurs comme les peintures et les sculptures, s’est propagée au mobilier. Dans ce souci, aidés par des produits réversibles de consolidation, de nettoyage (solvants) et de collage, les restaurateurs conservent le maximum du meuble ayant subi les outrages du temps.
Le restaurateur est aujourd’hui un professionnel garant d’un savoir-faire mais également de la transmission du patrimoine et doit freiner les exactions de certains clients. Il privilégie donc toujours une intervention de conservation (par exemple un gazage contre les xylophages, une consolidation au paralaoïd, un rebouchage de feuillure avec une pâte) qui sera réversible et n’altérera pas le pourcentage d’authenticité du meuble.

 

1. HISTORIQUE DE LA RESTAURATION

Aucun exemple de restauration de mobilier, réalisé dans l’Antiquité, ne nous est parvenu. Les premières interventions de restaurations connues concernaient la sculpture, citons pour mémoire, le goût des Romains pour l’art grec et les modifications que subissaient les marbres pour être exposés dans les villes et palais.

Le professionnel, qui s’en est porté acquéreur, les a fait restaurer selon la tendance actuelle du marché de l’art en leur restituant leur aspect d’apparat d’origine. La dorure, la reparure et la patine exécutées de main de maître sont trompeuses. Exposés à la biennale des Antiquaires au Carrousel du Louvre, plus d’un expert a cru qu’il s’agissait d’une dorure ancienne restaurée. La nuance est importante.

 

En France, la Renaissance puis le XVIIe siècle furent les témoins des mêmes exigences abusives. La galerie des Antiques de Louis XIV à Versailles comportait de nombreuses têtes grecques et romaines insérées dans des bustes modernes en marbres polychromes. Les nez ou les oreilles cassés étaient reconstitués.

Le 6 juin 1976 passait en vente au palais Galliera, à Paris, le meuble suivant avec pour légende : « important meuble scriban en bois de placage,… À la partie médiane, trois petits tiroirs et un plateau marqueté d’un médaillon : Michel de Montaigne 1592, de reliures, instruments de mathématiques et bouquet de fleurs. »
Attribué à R.V.L.C. (Roger Van der Cruz dit Lacroix).
À l’origine, ce meuble ouvrait en haut et en bas par des volets coulissants qui ont été transformés en portes.

 

 

Le mobilier décoratif, quant à lui, était considéré comme un art mineur.

Entretenu tant qu’il était à la mode, il était relégué dans les demeures secondaires puis abandonné aux domestiques quand les moyens financiers le permettaient. Seuls des éléments exceptionnels, par la richesse de leur décor, des marqueteries de pierres dures, par exemple, importées d’Italie dès la Renaissance, ont été quelquefois réutilisés.

Sous l’Ancien Régime, le mobilier permet d’afficher le «train de vie» de ses propriétaires (pour saisir son importance dans l’esprit des Français du XVIIe et XVIIIe siècle, on peut le comparer à l’image produite par l’automobile au XXe siècle, reflet d’une certaine aisance financière selon la marque et le modèle).

La noblesse se presse alors chez les ébénistes et marchands merciers (revendeurs de meubles et d’objets d’arts qui faisaient également office de décorateurs) ayant les faveurs du roi, car de Louis XIV à Louis XVI, par le biais de Marie-Antoinette, les créations viennent de Versailles. Les grandes demeures possèdent leurs propres artisans pour l’entretien. Il n’était pas concevable que la dorure, vite usée des sièges par exemple, ne soit pas refaite à neuf ; idem pour les tapisseries et autres objets d’art.

Au XVIIIe siècle, les cycles de la mode s’emballèrent : fin du règne de Louis XIV, Régence, règne de Louis XV qui connut deux styles (la postérité les appellera style Louis XV et style Louis XVI, nommé à l’époque style moderne), sans oublier les courants favorisés par Mme de Pompadour et Mme du Barry, puis le règne de Louis XVI où Marie-Antoinette influença fortement les productions des meubles gracieux, légers et très finement décorés.

Le XIXe siècle, riche en bouleversements historiques, fut aussi varié dans les thèmes ornementaux : Égypte, Moyen Âge, Renaissance puis XVIIe et XVIIIe siècles seront les sources d’inspiration du décor intérieur.

La notion de l’entretien usuel évolua lentement vers les conceptions de la conservation et de la restauration au milieu du XXe siècle.

Par son importance, le Château de Versailles est aujourd’hui un parfait exemple des courants d’idée successifs liés à la restauration, passant de la mutilation à l’intervention minimale.

Laissé à l’abandon pendant plus de quarante années après le règne de Louis XVI, il est «restauré» par ordre de Louis-Philippe. Le corps central conserve une partie de son intégrité historique ; les appartements des ailes où logeaient les princes sont démolis pour faire place côté nord à la galerie de pierres et aux salles retraçant l’épopée des croisées ainsi que la conquête de l’Algérie, vantant au passage la prise de la smala d’Abd El-Kader par le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe. L’aile sud à l’étage noble fut rasée de tous ses appartements pour construire une grande galerie, dont les immenses tableaux couvrant les murs retracent les grandes batailles de l’histoire de France de Clovis à Napoléon 1er.

La demeure royale devint un musée dédié à toutes les gloires de la France.

Il faudra attendre les années 1970 pour que les appartements royaux (non détruits pour soutenir la propagande de la monarchie de Juillet) soient débarrassés de leurs ajouts du XIXe siècle et retrouvent, après une restauration très soucieuse de la vérité historique, un état non complet certes, mais très proche du XVIIIe siècle.

Les règnes de Louis-Philippe puis de Napoléon III furent ceux des restaurations architecturales confiées principalement à l’architecte, grand initié, Viollet-le-Duc dont nous connaissons les interventions à la cité de Carcassonne, à Notre-Dame de Paris, à l’abbatiale de Vézelay, au château de Pierrefonds… Ces travaux s’étendirent également à l’architecture intérieure, la mode étant aux essences de bois, sombres et austères : les splendides boiseries recouvertes de polychromie des salons Louis XV du château de Rambouillet furent décapées pour laisser voir la couleur du chêne ciré, celles «haute époque» entièrement réinventées au château de Pierrefonds furent laissées en bois naturel ciré.

Un an plus tard, en octobre 1976, ce même meuble était présenté à la biennale des Antiquaires, les portes du haut réassorties avec celles du bas par un trucage photographique de la précédente photographie. Il était présenté dans le catalogue comme un « meuble classeur à volets de J.H. Riesener ». Il ouvre par quatre volets marquetés de bouquets de fleurs…
Aucune mention de la prestigieuse trace d’estampille n’était portée dans la légende.

 

Les grandes restaurations architecturales du XIXe siècle donnèrent le ton et les restaurateurs du mobilier œuvrèrent dans le même esprit. La restauration du patrimoine mobilier fleurit dans cette conception théâtrale.

En février 1993, nous retrouvons le meuble, les quatre volets transformés en quatre rideaux coulissants à la verticale, les marqueteries basses retournées… Il est décrit comme « secrétaire à gradin » « Marqueterie signée et datée à l’angle supérieur droit du trophée : « Riesener fecit 1771 »
Estampille « J.H. Riesener ».
Trois pages entières suffisant à peine à décrire « ce secrétaire à gradin (qui) est un des rares meubles, certainement l’un des derniers, sur lequel l’ébéniste du roi ait fait l’usage de larges volets coulissants à lamelles ».
 

Les praticiens, acquérant, en partie, grâce aux sociétés de compagnonnages, une parfaite connaissance des métiers, pouvaient compléter ou reproduire toutes les réalisations des siècles précédents. Lorsqu’un pied était vermoulu ou brisé, ils n’hésitaient pas à le reproduire en neuf… Si un meuble, faisant paire, avait subi un dégât important, il était remplacé par une copie. Souvent, la main trop dirigée par la technique ne produisait que des pastiches manquant de sensibilité et du charme des arts décoratifs précédents.

La découverte tardive de la signature dans la marqueterie en haut à droite du trophée au-dessus de l’inscription Michel de Montaigne 1592 prête à certaines interrogations.

 

Heureusement, à partir du milieu du XIXe siècle, avec la fin de la dernière monarchie française, la noblesse désargentée délaissa de nombreux châteaux. N’ayant plus de fonction, ils entrèrent dans un profond sommeil conservant intact leurs décors et mobilier d’antan à l’abri des ravages de la mode et de ses usages.

Parallèlement, l’avènement de la bourgeoisie, avide de reconnaissance sociale, profita aux nouveaux courants décoratifs qui empruntèrent leur vocabulaire aussi bien dans les siècles passés français que dans l’art décoratif islamique et oriental. Ces pastiches primèrent jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

Seuls quelques érudits comme les collectionneurs Georges Hoentschel, le banquier de Camondo ou Sir Wallace comprirent, dès les années 1870, l’importance de conserver sans les modifier les vestiges alors encore nombreux du mobilier du XVIIe et du XVIIIe siècle.

Il fallut patienter jusqu’à la paix retrouvée de la Seconde Guerre mondiale pour que les concepts de conservation et de restauration soient clairement définis et délimités.
La seconde moitié du XXe siècle est l’aboutissement des idées développées dès 1930 dans les institutions de Londres et de Rome. Les instituts de restaurations européens organisèrent des colloques codifiant l’usage et les limites de la conservation et de la restauration.

En France, le Laboratoire de restauration du Louvre œuvre de concert avec l’École du Louvre puis l’université (MST : maîtrise des sciences et techniques à Paris IV pour la conservation et restauration des objets d’arts). Le résultat de cette politique fut la création en 1982 de l’IFROA à Paris (Institut français de restauration des objets d’arts).

Dans les faits, les nouvelles idées furent appliquées principalement dans les instituts publics, les élèves devenant conservateurs et restaurateurs des musées ou du patrimoine.
Aujourd’hui, le marché de l’art est, par essence encore privé puisque ni les musées nationaux, ni les musées contrôlés, ni les institutions d’État ne peuvent revendre leurs collections d’objets d’arts. Notons la volonté certaine des syndicats d’antiquaires d’assainir, dès la fin de la Seconde Guerre, le marché dans le domaine des restaurations abusives en limitant à 30 % la part de reconstitution sur un meuble ancien. Cette décision faisait face aux trop nombreuses restaurations qui permettaient à l’ébéniste de multiplier sièges et consoles authentiques…

 

Détail de «l’estampille».

 

2. L’APPORT SCIENTIFIQUE DE LA SECONDE MOITIÉ DU XXe SIÈCLE

 

Les concepts de conservation et de restauration s’établirent après la Seconde Guerre mondiale grâce aux apports scientifiques qui se divisèrent en trois secteurs :

  • Étude et connaissance des matériaux utilisés pour la réalisation des objets d’art.
  • Étude et connaissance des vieillissements (pollution, lumière, humidité relative).
  • Étude et élaboration des matériaux de conservation et de restauration.

Les principes de réversibilité furent défendus et instaurés ainsi que ceux de la restauration minimaliste.

À l’aube du XXIe siècle, on constate que ces enseignements ont été compris dans le monde muséal mais qu’ils ne sont pas encore bien assimilés par le marché de l’art. La raison en est simple : ce secteur, commercial, est encore trop tributaire de ses habitudes et de sa rentabilité.

Canapé faisant partie d’un ensemble avec quatre fauteuils, estampillé de L.M. Pluvinet, reçu maître en 1773. Vente à Monaco chez Sotheby’s le 15 juin 1981, 136 cm de large.

 

Annoncer 30 % de restauration sur un meuble ne favorise pas sa vente et nécessite une étude approfondie, coûteuse. Pourtant, un fauteuil «orphelin», même exceptionnel, a peu de valeur face au même transformé en paire «d’époque» ; idem pour un canapé (à quatre places) modifié en une paire de marquises (deux fois deux places), ou pour un secrétaire droit à trois portes agrémenté d’une laque ou d’une marqueterie de fleurs ou d’objets.

Un meuble commun ainsi modifié peut voir sa valeur décuplée tant que les modifications ne sont pas annoncées, ni dévoilées par l’expert.

Revendue le 30 juin 1986 à l’hôtel Drouot, la « belle suite de quatre fauteuils » n’a pas changé, mais le canapé a été raccourci de 5 cm sur sa longueur, le tissu est neuf.

 

3. LES MODIFICATIONS ABUSIVES

Où commencent les modifications abusives, la tromperie et l’erreur sur les qualités substantielles de la chose ?

Les 30 % de restauration (dans le sens d’une reconstitution à l’identique admise par les antiquaires) correspondent-ils à une surface ou à un volume ? Un portrait en buste dont le visage entier est reconstitué peut-il être encore considéré comme authentique alors qu’en surface l’intervention ne dépasse pas 20 % ?

Si le commerce de l’art s’enorgueillit de sauver de la ruine nombre d’objets d’art qu’il fait revivre par ses interventions (nettoyage, restauration et recherches historiques), il devrait cependant suivre à la lettre les règles de déontologie de la restauration mises en exergue par les instituts européens de restauration et les associations des restaurateurs. Les cas suivants sont les plus fréquemment soumis à la justice.

 

3.1. Restaurations sans respect des usages techniques professionnels

Par exemple : un meuble du XVIIIe siècle dont le placage et les assemblages collés à l’origine avec de la colle forte réversible à la chaleur, (colle de nerf mélangée à de la colle d’os préparée au bain-marie) sont recollés avec des colles non réversibles de type époxy. L’usage de ces colles modernes abaisse avantageusement le temps de travail pour le restaurateur. Mais après quelques années, le meuble ne peut plus être restauré et la résine synthétique accélère la dégradation du bois.

 

3.2. Restaurations des dorures à la bronzine

La restauration des encadrements de glace en bois doré, des consoles et des sièges à la bronzine (poudre de bronze ou d’aluminium mélangée à un vernis ou à une cire) est aussi plus rapide et moins coûteuse qu’une restauration à la feuille d’or. Mais il s’agit là encore d’une intervention de maquillage qui donne satisfaction aux amateurs d’art non avertis pendant un temps assez court (le temps d’une exposition vente). En revanche, lorsque cette poudre s’oxyde avec le temps et noircit, l’aspect n’est plus supportable et la restauration qui s’impose est très coûteuse.

Le 26 juin 2002, il est de nouveau représenté au feu des enchères à l’hôtel Drouot, toujours estampillé de L.M. Pluvinet. La laque « gris trianon » a fait place à une dorure patinée et déjà accidentée. La garniture et la tapisserie ont été changées. La largeur est raccourcie à 109,5 cm soit 26,5 cm de moins qu’à l’origine.

 

3.3. Restaurations d’«embellissement» des proportions et de la structure

La transformation d’un placage par l’enrichissement d’une marqueterie représentant un motif à la mode, la modification de tiroirs en portes ou encore de portes en rideaux sont également fréquentes.

Les parures de bronzes sont aussi très souvent sujettes à des modifications.

Les prix augmentent en fonction de la richesse des décors et de leur rareté (ainsi que de la provenance et de l’ébéniste, mais ce volet a déjà été évoqué dans le numéro précédent sur les estampilles). Il n’est pas exclu qu’un propriétaire sollicite quelques modifications auprès de son ébéniste, lors d’une restauration.

C’est ainsi qu’un canapé Louis XVI se divise en deux bergères ou qu’une suite de sièges en bois naturel devient dorée «d’origine».

Il est intéressant de constater que les restaurations réalisées selon les usages actuels ou de façon abusive ne sont jamais répertoriées dans les descriptifs des catalogues de vente aux enchères et sur les factures des antiquaires. Le plus grand flou règne dans les termes utilisés comme : restauration d’usage, quelques restaurations…

À l’exception de quelques meubles d’intérêt historique, une étude précise comportant toutes les interventions du XIXe ou XXe siècle n’est jamais proposée aux futurs acquéreurs.
Il est vrai que pour les propriétaires persuadés du grand intérêt de leur meuble, elle ne se justifie pas pour la vente.

Les soucis proviennent de l’acheteur qui, lorsque le meuble est «muséable» ,désire mieux le connaître et le valoriser par l’apport d’un rapport technique complet. S’il constate alors que la parure des bronzes n’est pas d’origine, que la belle nature morte en placage de bois des îles est récente ou que la superbe dorure du XVIIIe siècle a été réalisée quelques mois avant son achat dans le 18e arrondissement, il a le sentiment d’avoir été dupé et logiquement demande réparation du préjudice.

L’expert missionné doit alors, avec beaucoup de prudence, éclairer le magistrat sur les faits et les usages en se gardant d’émettre un jugement. Son avis devra être motivé et soutenu par des preuves techniques irréfutables pour rester au-dessus de la bataille d’experts qui ne manquera pas de se dérouler.

© Revue Experts

 


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